Journal de grève J352

Chagrin d’amitié

Il n’y a pas que l’amour romantique qui brise le cœur. Il y a l’amour d’amitié, aussi. 

Je n’ai pas mille et une amies. Parmi les femmes qui sont proches de moi de longue date, j’ai une amie de lycée. Une amie de mes années d’études. Trois amies de mes années en agences de publicité. Et trois amies rencontrées dans le cadre du travail, il y a dix ans. On a beaucoup voyagé ensemble pour le boulot, et quand je me suis mariée, deux d’entre elles étaient là. Avec la troisième, on s’est rencontrées en 2013. On a été très vite très proches parce qu’on a divorcé en même temps. Elle a rejoint notre gang de trois filles, on a été quatre, et toutes les deux on a créé une amitié particulière. Arès nos divorces, on a vécu ensemble, chez elle, avec sa fille. On a beaucoup voyagé, à Venise, Cuba, Londres, Istanbul. Je l’ai considérée comme ma meilleure amie, mais plus que ça, je crois que je l’ai considérée comme une relation qui allait être permanente, pas comme les hommes, qui à l’époque passaient, blessaient, se succédaient. Une amitié entre femmes, je me disais que c’était solide comme un roc, que c’était ça, la vérité de l’amour, la perspective la plus fiable de bonheur affectif. 

Pendant le COVID, mes liens avec tout le monde se sont distendus, ma famille, mes ami.e.s. Il n’y avait quasiment que Karl, avec qui je vivais, à qui je parlais, et ma mère et ma sœur. J’ai fait un burn out entre juin 2020 et août 2021. J’ai été mise en arrêt. Pendant les premiers mois, je n’ai fait que dormir. Après, quand j’ai repris pied, j’ai essayé de trouver une façon de réinventer ma vie professionnelle, qui était une des raisons de mon épuisement. Je me suis remise à bosser sur des projets comme « Jouir est un sport de combat », grâce à la patience et au soutien de Stéphanie Estournet. Peu à peu, j’ai été capable de bosser une heure, deux heures, trois heures par jour et j’y ai repris goût. Mais les Skype apéro & co, ça, je n’y arrivais pas. Je me sentais gauche, naze. La socialisation m’était très difficile. À l’époque, avec ma meilleure amie on se parlait tous les quinze jours, environ. Elle était là, à distance, pendant que je n’allais pas bien. On se parlait par chat, la plupart du temps, car malgré les quelques kilomètres qui nous séparaient, elle ne souhaitait pas qu’on se voie physiquement, même sur la plage, même en FFP2. Quand on a déconfiné, j’ai proposé des projets de plus belle : festival en extérieur, voyage au Japon dont les frontières avaient réouvert, etc etc. C’était tout le temps : non. Elle ne pouvait pas, pour mille et une raisons. Je me suis fait du souci, je me suis dit qu’elle n’allait pas bien, qu’elle se refermait sur elle-même. Je n’ai pas lâché, j’ai continué à proposer.

J’ai aussi essayé de proposer des verres à Paris à mes deux autres amies, quand j’y passais. Je n’avais pas eu de nouvelles d’elles depuis quasi un an, elles savaient que j’étais en arrêt maladie, je me disais que je ne leur en voulais pas, qu’on en avait toutes chié, j’envoyais des messages au débotté qui disaient : « je suis là, on se voit ? » C’était non. Trop de travail, un dîner prévu… 

J’ai continué tout l’été 2021 à essayer de reprendre contact avec ces trois amies. J’ai laissé de longs messages vocaux sur WhatsApp début août, pour me confier, engager une conversation que je n’arrivais pas à créer de visu avec elles. Fin septembre, personne ne m’avait répondu. Les messages étaient en lu. J’ai fini par demander à l’une de ces trois amies s’il y avait un froid. Elle m’a répondu :

« Je dois dire que, au fil de cette année, un certain nombre de choses m’ont déplu et parfois même choquée. Quatorze mois d’arrêt-maladie pour un burn-out que vient mettre en doute une hyperactivité très visible, beaucoup de bruit autour d’une « charge mentale » qui semble un peu surévaluée au regard de ce que vivent la plupart des gens, une « grève de l’hétéronormativité » qui se conjugue à une présence marquée sur Tinder…  À cela s’ajoute un manque d’intérêt manifeste pour certaines personnes pourtant assez proches… » 

Cette amie que j’adorais, je la savais très anti réseaux sociaux. Elle ne pouvait pas avoir lu mes posts de grève sur Instagram, elle n’y mettait pas les pieds. J’ai compris que mes trois amies avaient développé et entretenu pendant un an de la colère vis à vis de moi, entre elles, qu’elles avaient développé un récit à elles sur ce que je vivais. Sans aucune intention de confronter leur récit avec le mien, avec ma réalité. Mon arrêt maladie, ma grève, mes écrits, s’ils ne leur causaient aucun tort, s’ils ne les impactaient d’aucune façon, avaient quand même réussi à les fâcher, de loin. Parce que mon arrêt maladie était forcément abusif, mon repli social forcément un choix dédaigneux, parce que mes activités pour tenter de me reconvertir devaient être pour moi un loisir et non une nécessité, parce que ma grève était sûrement une tentative hypocrite d’attirer l’attention sur moi ? Je ne sais pas ce de quoi elles ont réussi à se convaincre en mon absence.

J’ai été très atteinte. Que des amies aussi proches décident de ne lire ma vie que par ce que les réseaux sociaux en donnent à voir. Je sais que je parle beaucoup de mon intimité ici. Mais mon intimité ne se limite évidemment pas à ce qu’on voit sur ce mur !

Je me suis pris ce jugement à retardement en plein visage. J’ai eu beaucoup de chagrin, fait pas mal de cauchemars. Je réalise que j’ai plus de mal à analyser cette rupture que mes ruptures avec les hommes, parce que je n’ai pas l’habitude de me pencher mes relations avec les femmes, je n’ai pas l’habitude de disséquer les amitiés. Je suis beaucoup plus novice, beaucoup plus vulnérable quelque part, en amitié.

Journal de grève J351

De l’engagement

Je crois que je comprends pourquoi je suis souvent très triste, quand des histoires avec des hommes s’arrêtent. J’ai longtemps cru que je souffrais plus que mes partenaires, parce que j’étais plus fragile, plus sensible. Mais je crois que ce que l’on pleure quand quelque chose se brise, c’est ce que l’on a donné de soi. Plus on engage dans un lien, de temps, d’attention, de créativité, plus on souffre quand ça prend fin. C’est pour ça que les mecs qui n’investissent rien s’en tirent si bien après les ruptures !

Journal de grève J350

Hétéro ou androphile ?

Je lisais en préparant le reportage sur les Burneshës des articles de l’anthropologue Laurence Hérault. Elle m’a appris les termes « androphile » (attiré.e par les hommes) ou « gynéphile » (attiré.e par les femmes) qui peuvent venir remplacer les mots hétérosexuel.le ou homosexuel.le. J’aime bien que l’on puisse parler de son attirance dans l’absolu, et pas en partant forcément de son genre. Ce journal de grève parle résolument de mon hétérosexualité, de mes rapports aux hommes en tant que femme. Mais si je pense à mon désir, à mon plaisir, je me sens androphile. Je suis attirée physiquement et sentimentalement par les hommes. Et si demain je ne me m’identifiais plus en tant que femme, cette attirance pour les hommes serait toujours la même. Je serais toujours androphile. Mon « orientation » sexuelle ne changerait pas. 

Journal de grève J349

L’amour et la violence

Quand j’étais petite, mes parents se sont déchirés pour notre garde, à ma petite sœur et à moi. Ça a duré plusieurs années, il y a eu plusieurs procès, la police des mineurs est venue nous chercher à la maison, il y a eu un détective privé, des expertises psy, un juge qui refusait de nous entendre, des accusations affreuses, de mœurs, des deux côtés. Ça a été très long et très choquant. À un moment j’ai fugué de chez mon père. Je ne travaillais plus à l’école. Je me rappelle de ce que l’on nous disait, quand on pleurait, ma sœur et moi : « Au moins, vous ne pouvez pas dire que vos parents ne vous aiment pas. ». Nos parents nous disaient ça, nos grands-parents nous disaient ça, nos beaux-parents aussi. « Au moins, tout ça est la preuve que vous êtes aimées ». Ça clôturait le sujet de nos angoisses, de nos désespoirs d’enfants. Moi, j’y croyais. Je me disais : qu’est-ce qu’on est aimées… Qu’est-ce qu’on a de la chance… 

Quand j’étais petite, mon beau-père frappait ma mère, à l’occasion. C’était plutôt des claques, un jour elle a eu un œil au beurre noir. Chaque fois qu’elle essayait de le quitter, il la poursuivait, il l’agressait dans la rue, il faisait 800 km à 200 à l’heure pour aller la chercher et qu’elle revienne. Là encore, la police s’en mêlait. Mais c’était parce qu’elle était « la femme de sa vie ». Ma mère y a cru très longtemps. Elle a mis 30 ans à se libérer de son emprise. 

C’est il y a quelques années seulement que je me suis rendu compte que j’avais grandi dans une ambiance de romanticisation de la violence. Plus jeune, j’évaluais l’intensité de mon amour pour un homme à l’aune de ma souffrance quand nous nous disputions, séparions, etc. Forcément, les relations les plus douloureuses sont celles que j’ai essayé de faire durer le plus longtemps. 

Ça m’a mis du temps, de revenir à la base : amour = fait du bien, violence = fait du mal et donc amour ≠ violence. 

Journal de grève J348

La dispute

Ça fait un peu plus de 5 mois qu’on se fréquente, avec A., l’homme merveilleux. J’ai toujours très envie de lui, ce qui m’étonne un peu naïvement et me ravit. J’ai son odeur dans les narines et sa peau au bout des doigts. Mon corps, mon cœur, ma tête : j’ai une impression d’alignement cosmique de mes planètes intimes.

En cinq mois, on a passé beaucoup de temps tous les deux, la plupart de ce temps dans d’autres pays : en Albanie, en Hongrie, en Roumanie, à Djibouti, au Kenya. J’aime l’intensité de la relation de voyage. Il faut projeter, organiser de concert, tomber d’accord, se soutenir quand il y en a un.e qui flanche, être patient.e, accepter les différences de rythmes, gérer les tensions qui affleurent. 

Pendant nos déplacements, on a commencé à apprendre à bosser ensemble. On développe une activité de reportages à l’étranger, lui à la photo, moi à l’écriture. On alterne les sujets qui lui parlent avec les thématiques qui me motivent. En Roumanie, il voulait prendre des images de la Roumanie rurale, j’ai interviewé des activistes LGBTQIA+. Notre collaboration s’est faite toute seule lorsqu’on est allé voir les Burneshës en Albanie ; elle est devenue pour moi un peu plus complexe au fil des semaines et des sujets. On a des sensibilités différentes, lui a étudié l’anthropologie et la sociologie, moi je suis une féministe engagée. Il considère que j’ai des angles militants, je réponds qu’aucun choix de sujet n’est neutre. Ça peut clasher. Et puis j’ai longtemps fait de la photo pour mon plaisir, et lui écrit, je crois qu’on ferait forcément différemment, si on intervertissait les rôles que nous nous sommes donnés, si je composais les images et si lui rédigeait. Parfois les convictions se frottent et s’échauffent, il faut calmer les égos, et se rappeler pourquoi on fait ce travail à deux : pour avoir la chance de vivre ces aventures ensemble, pour créer une vie commune, toujours en mouvement, qui nous permette de vivre en parallèle nos envies et passions respectives. 

Pendant ces voyages, on a eu nos premières disputes, des fâcheries stupides déclenchées par la fatigue, mais surtout des conversations dures autour de sujets féministes. Ces conflits-là, sur le féminisme, m’ont ébranlée, parce que qu’ils m’ont ramenée abruptement à cette grève, à ça, là, ce sur quoi j’écris, comment former un partenariat amoureux avec un homme quand on est soi-même féministe. 

Le premier conflit sur le féminisme a éclaté dans le cadre du reportage sur Evalyn Sintoya Mayetu, au Kenya. On dînait, il pleuvait sur la savane. Le Maasai Mara abrite nombre de camps de safari, où les guides sont quasi exclusivement des hommes. Au Kenya, des femmes sortent pourtant qualifiées des écoles de guide, mais elles ne trouvent pas d’emploi, on ne les pense pas capables de conduire les gros 4×4 de safari. J’ai appris qu’un camp avait vu le jour dans la région, qui n’embauchait QUE des femmes. J’en ai parlé au dîner, A. m’a répondu que pour lui l’égalité ne peut pas être atteinte en reproduisant les schémas inégalitaires qu’on combat. De mon côté je trouvais que cette initiative était nécessaire vu le contexte très sexiste, en attendant que la société évolue vers une possibilité d’égalité homme femme. Il m’a parlé des réticences qu’il y a chez les hommes quand la discrimination positive est imposée trop rapidement, trop fortement, de leur frustration. Je me suis moquée de cette frustration. On s’est braqués.

Il y a eu une deuxième dispute, sur un choix de mots (« être violée » plutôt que « se faire violer »). Ça a été plus virulent, il a fallu attendre quelques heures pour que ça redescende. Quand on s’est retrouvé, on a parlé longtemps, très lentement, très précautionneusement, et on a fini par se comprendre. 

Je suis une femme, je baigne dans le féminisme, je réalise que quand je parle de ces sujets-là avec un homme blanc comme moi, j’attends qu’il m’écoute. Je ne pars pas du principe que ce genre de conversation est supposé être un débat d’idées entre lui et moi. Je parle de la colère, de l’injustice, de l’histoire, de la différence d’expériences entre hommes et femmes. J’ai l’impression de prendre du temps pour faire de la pédagogie, de me mettre à nu pour parler d’une révolte intime. 

La personne en face de moi, elle, a plutôt l’impression que je veux l’empêcher de penser librement. Que je fais du militantisme pur et dur. Du dogmatisme.

Si j’essaie d’inverser la situation, je me rends compte que je peux entendre quelqu’un parler d’un sujet qu’il maîtrise beaucoup mieux que moi, et ne pas être d’accord du tout. Par exemple, les discours sur l’immigration ou bien sur les réfugiés. Je n’ai aucune expertise là-dessus, mais la façon de parler de certains politicien.ne.s et journalistes (en ce moment plus que jamais) peuvent heurter frontalement mes valeurs. Je considère mon avis comme valide, même si je ne suis pas immigrée, même si je n’ai pas d’expertise sur la question. Je devrais donc pouvoir entendre l’avis et les valeurs d’une personne qui n’est ni femme ni experte en féminisme sans me fâcher. Surtout quand il s’agit d’une simple divergence sur les méthodes à appliquer pour atteindre l’égalité, et non, par exemple, d’une remise en question de m’existence d’une inégalité entre les genres. Pourquoi est-ce que c’est si compliqué pour moi d’être calme et à l’écoute ? Pourquoi est-ce que ça me touche si directement ? 

J’ai réalisé qu’un aspect très dérangeant pour moi dans ces disputes, c’est que ça nous mettait tous les deux dans le rôle tellement prévisible de « la féministe en colère » versus « le mec sur la défensive ». Comme si je rejouais une mauvaise scène d’une mauvaise pièce de boulevard, encore et encore. Comment on fait pour sortir de ce schéma-là ? 

Je sais que l’engagement sur les réseaux sociaux me confronte si souvent à des arguments anti féministes que je connais par cœur, que je peux démarrer au quart de tour dès que j’en reconnais un dans une conversation privée. J’essaie d’expliquer ce qui me semble devoir être acquis, et si ce n’est pas entendu, mon exaspération et ma colère jaillissent très rapidement. Je me sens 100% dans mon bon droit. 

J’ai pensé ces derniers jours avec tendresse et admiration à Camille Froidevaux Metterie face à Jean-Michel Delacomptée et Alain Finkielkraut, sur France Culture. Sa résignation à réexpliquer, avec une rigueur implacable, les fondements du féminisme à ces deux hommes supposément très cultivés. J’ai adoré l’écouter. J’avais envie d’applaudir des deux mains. 

Je me demande seulement : ont-ils réfléchi ?  

Je crains qu’à chaque débat, chaque dispute que j’ai autour d’un sujet féministe, je renforce un peu plus chacun.e d’entre nous dans ses positions. Je voudrais trouver une façon de se rapprocher au fil des confrontations d’idées, je voudrais construire des terrains d’entente commune. Mais comment ?

Journal de grève J212

❤️ 

Il y a quinze jours, j’ai rencontré un homme merveilleux.

Il rigole tout le temps, sa peau est chaude et douce, il m’enveloppe de toute sa gentillesse, il a aussi une bite magnifique qui communique très bien avec moi. 

J’écris ces lignes en sachant que je vais les lui faire lire à un moment, et ça a quelque chose d’encore plus impudique que le reste de ce journal. Parce que je ne lui ai pas encore dit que je le trouvais merveilleux. Je le lui ai dit avec mes yeux, le bout de mes doigts et ma salive, beaucoup de salive émue. Mais était-ce bien explicite ? 

J’aime bien que ce journal soit le théâtre d’une déclaration. 

Ça change. 

Les premiers jours, j’étais ébahie par la douceur et de la facilité avec laquelle on se parlait, lui et moi. 

Notre premier déjeuner, le jour de notre rencontre, on se racontait l’un à l’autre, et j’essayais d’expliquer pourquoi le porno, comment le long métrage pour Canal, puis maintenant l’envie d’études de médecine, finalement l’école infirmière, et le podcast sur l’éthique médicale en parallèle, tout ça était un peu compliqué à exposer. 

Il m’a juste dit : « ha oui, quand tu fais les trucs, tu les fais à fond ». 

Ces dernières années, les hommes autour de moi se sont inquiétés (avec bienveillance le plus souvent) de mon « addiction au boulot », de mon « hyperactivité non diagnostiquée », de ma propension à bosser sur des sujets « pas fun ». Et là, je lui raconte, et il n’y a pas de jugement, pas de tentative de contenir. Simplement de la douceur, du respect, et ce regard-là. Son regard à lui, ça m’a fait un truc. Ça m’a fait du bien. 

Après le déjeuner, l’après-midi est passée, la nuit est tombée, on s’est mis tout nus sur ma terrasse, et c’était un mélange de on baise sauvagement et on fait l’amour, c’était dur et très doux comme une belle bite, c’était rude et tendre comme quand on se fait tirer les cheveux et embrasser amoureusement en même temps. On a dormi dans les bras l’un de l’autre. J’étais bien. 

Ensuite, j’ai continué à être bien. 

Cet homme voyage beaucoup. La moitié de l’année, il est ailleurs. C’est comme ça qu’il aime sa vie, il aime son indépendance, sa liberté. Quand on s’est rencontrés, il m’a tout de suite dit qu’il partait beaucoup, longtemps, que c’était comme ça. 

Moi aussi, je chéris mon indépendance et ma liberté. Mais elles ne se situent pas dans l’ailleurs. Elle sont logées au creux de moi, dans ma relation à mon corps, à mon désir, aux autres. Alors dès notre premier après-midi ensemble, je lui ai raconté ma grève, mes revendications, j’ai parlé du fait que les hommes pensaient trop souvent qu’avec eux, ce serait différent. Qu’avec eux, je n’aurais pas ces velléités de liberté du corps. On a rigolé tous les deux de l’absurdité.

Quand on s’est rencontrés, tous les deux heureux — voire même un peu fiers — de nos libertés respectives, et que j’ai vu cette facilité qu’on avait à aller l’un vers l’autre, je me suis dit d’un coup comme une évidence que j’allais vivre une histoire avec cet homme et que ce serait cette histoire qui allait arrêter ma grève.

Alors, fin de la grève ou pas ?

Avec l’homme merveilleux, on a commencé une histoire. 

On s’est vus, revus, rererevus. Et qu’est-ce c’est bien. On a passé quasi toutes nos nuits dans les bras l’un de l’autre, on a pas arrêté de baiser, de rigoler, de rebaiser et de parler. On a voyagé, on a chanté, on a dansé, on été tout notre temps l’un sur l’autre et on s’est même pas disputés. Quand il y a une tension, on fait comme les chimpanzés qui se chatouillent pour gérer les conflits, on rigole.

C’est tellement bon, tout ça, que depuis notre premier déjeuner, on n’a pas reparlé clairement du sujet qui me tient à cœur depuis le début de cette grève : la libre disposition de mon corps, de mon sexe. Les jours passent, je voudrais quand même m’assurer qu’on est sur la même longueur d’onde. 

Mais j’y arrive pas. 

Je me rends compte que j’ai peur d’avoir cette conversation. 

Je n’ai aucune envie de crisper les choses avec cet homme que je viens de rencontrer. Mais je n’ai aucune envie non plus de m’assoir sur un sujet important pour moi. Je suis face à un dilemme : pour le moment, je n’ai pas envie de coucher avec qui que ce soit d’autre que l’homme merveilleux. Négocier une ouverture sexuelle « pour le principe » risque d’ébranler (voire de pulvériser, si j’en crois mon expérience passée) une relation qui, à cet instant T, me rend très heureuse, dans mon corps, dans ma tête. Mais décider de ne pas aborder ce sujet, c’est reculer pour mieux sauter. Je me dis qu’il y a forcément un moment où l’envie de liberté sexuelle reviendra. D’autant plus si cet homme est absent six mois de l’année… Je ne me sens pas du tout une âme de Pénélope.

J’essaie de me rassurer. Si ça se trouve, il se rappelle de ce que je lui ai expliqué, le tout premier jour, sur ma grève, les hommes qui pensent tous être différents, tout ça.  C’est possible ! J’essaie de comprendre si j’ai été comprise. Au fil des soirs, je verse des verres de vin, je parle des situations de mes ami.e.s, des sien.ne.s, de leurs coucheries extra-conjugales, pour prendre la température. Mais les perches que je lance vont s’enfoncer mollement au milieu de l’étang. L’homme merveilleux est sur la réserve. On parle des autres, mais on ne parle pas de nous. 

Et pour cause… En temps dating, c’est beaucoup trop tôt pour oser dire « nous », et encore plus pour tenter de définir ce « nous » ainsi que ses règles du jeu. On se côtoie, on se dévore, mais on est encore indicibles. Le problème, c’est si on attend trop, ça va devenir trop tard ! Je vois déjà le scénario se répéter comme il s’est déjà déroulé : je m’attache, et puis je m’assois sur les sujets importants pour moi, parce que j’aime, parce que je ne veux pas faire de mal, parce que j’ai envie qu’on m’embrasse, qu’on me caresse les fesses, parce que j’ai envie de peau, de baisers, de voyages, d’aventure, de partage. Et à un moment, j’explose. Ou alors, comme ça s’est passé avec Karl, j’exprime mon besoin de liberté, et il me demande de choisir : c’est mes valeurs, ou notre relation. Je n’ai envie de revivre aucun de ces scénarios.

Un soir, je me promets que c’est ce soir que j’en parle. Je bois du vin, ça vient pas. Je bois du whisky. Ça vient pas. Les heures passent. Ça vient pas. Je finis par me lancer, au lit, après avoir baisé. Je profite du rush hormonal de l’orgasme, c’est mon meilleur anxiolytique. « Tu te rappelles quand je te parlais de ma grève ? »

To be continued

Il se voit pas du tout dans une relation ouverte. Ça lui fait très peur. J’ai vu ses yeux s’affoler, sa poitrine chercher de l’air, je l’ai anxié à fond. 

Ça m’a foutu un coup.

J’ai très mal dormi. 

Quelques jours plus tard, on en reparle, en voiture. On est de nouveau dans une impasse, la voiture vibre de nos angoisses. J’ai la boule dans la gorge et les larmes aux yeux. Il comprend ce que je dis, et même il est d’accord, intellectuellement. Mais émotionnellement, il ne se sent pas capable de gérer. Il a vraiment peur. Peur de souffrir sans me le dire, peur de psychoter dans son coin, peur de pas être bien.

Moi je le trouve trop merveilleux pour tourner les talons. Et apparemment lui aussi, parce qu’on continue de se serrer dans les bras, et de baiser, et de s’embrasser des plombes et de rigoler comme des baleines.

On tombe d’accord sur un truc : ça va être une conversation. On est pas sûrs qu’on va trouver une solution, mais on va essayer. On en a envie. Il envisage de parler de ses blocages, de son rapport à sa famille avec quelqu’un. Moi, j’aime tellement le sexe avec lui, et on baise tellement tout le temps, que je me souviens qu’une de mes grandes aspirations en terme de couple, c’est de réussir à avoir une vie sexuelle épanouie sur le long terme avec quelqu’un que j’aime. Ça ne m’est jamais arrivé. Ma vie sexuelle a toujours calé, mais alors vraiment calé après quelques années. Mais si avec l’homme merveilleux on baise hyper bien, de mieux en mieux, Si on s’amuse, l’ouverture sexuelle restera-t-elle importante pour moi ? Est-ce que je m’en fous pas un peu, des plans cul, s’il y a un homme merveilleux dans ma vie et que c’est le feu entre nous ?

Je ne me vois pas renoncer à la liberté de jouir de mon corps comme je l’entends. Même par amour. Surtout par amour. C’est trop important pour moi. J’espère qu’on va réussir à stimuler nos cerveaux assez intelligemment pour créer un truc bien. C’est à dire un lien dans lequel on soit tous les deux bien. 

À suivre.

Journal de grève J196

Du consentement : dans un lit simple

Dans la même lignée, j’ai été maladroite — et peut-être même ai-je fait preuve d’une certaine violence — avec l’homme aux sextos. Vous vous rappelez ?* L’interne — enfin FFI, faisant fonction d’interne, c’est important parce que c’est une position beaucoup plus précaire. Plus jeune que moi, étranger, arrivé il y a juste trois mois de son pays directement en banlieue parisienne, il accumule garde sur garde sur garde… Mais je mets de côté toutes ces infos, en ne voyant en lui qu’un futur médecin. Un homme bien éduqué, qui écrit joliment. Un mec au désir très exprimé, un dragueur, avec du bagou, entreprenant, charmeur. 

Lors de nos conversations téléphoniques, je lui parle du fait que je ne sais pas si je veux qu’on se rencontre, parce que j’aime beaucoup l’intensité qu’apporte le virtuel à nos interactions. Il me rétorque que lui, il veut absolument qu’on se voie. OK. Quelques jours plus tard, je sais que je dois aller à Paris. Je lui propose qu’on se voie le soir de mon arrivée.

On se parle beaucoup sur WhatsApp. Le jour qui suit ma proposition, puis celui d’après, il me répond sur tout, sauf sur la date de notre rendez-vous. J’insiste, il évite. Je sens qu’il y a un malaise. Je veux en parler avec lui mais le mec est pire qu’une anguille ! Je tombe sur son répondeur, il m’envoie des messages dans l’heure pour me dire qu’il est en consult, qu’il est au bloc… Il balance un petit selfie en blouse blanche. Il a toujours une excellente raison de ne pas répondre, de 6h du matin à minuit. Je finis par le questionner : est-ce qu’il a quelqu’un ? Non. 


Le jour venu, je prends la route pour Paris sans avoir la moindre confirmation de sa part. La frustration est forte. Initialement, je ne tenais pas à le voir, mais maintenant qu’il m’a envoyé ces messages contradictoires de je veux / je veux pas, ; j’ai mécaniquement et stupidement hyper envie. Quand j’arrive à une heure de Paris, je l’appelle. Il est 23h. Miracle, il répond ! Je lui propose de venir là, maintenant. J’entends un souffle de panique dans sa voix. Il est réticent à l’idée de me recevoir dans sa piaule d’interne. Moi je trouve ça fun, un lit simple dans 9m2, ça me rappelle la chambre de bonne de ma jeunesse et mon premier amoureux qui criait Geronimo quand il jouissait ! Sans le savoir, il m’offre la possibilité de perdre 23 ans le temps d’une soirée, je vote pour, à 1000%. Il hésite un peu et puis il me dit : viens. 

Je viens. On s’embrasse dans ma voiture, on entre dans sa chambre, je prends une douche dans les douches collectives, on se met à poil, il bande haut et dur, on se chauffe, c’est bon, sa peau, ses lèvres, sa queue, il me demande plein de fois si je la trouve conforme aux photos, si je l’aime, ça me fait marrer, cette insécurité pénienne, et puis être à poil sur ce lit simple c’est vraiment bon, je mouille, et à un moment je lui demande si il a des capotes. Moi, j’ai en tête qu’en médecine ça nique dur, parce que le sexe ça aide à gérer le contact quotidien avec la maladie, la mort. Et puis le mec a l’air hyper chaud depuis la minute où on a commencé à se parler. Je suis partie du principe que c’était un mec qui devait pas mal enchaîner. Hé ben il a pas de capotes. Moi non plus, je suis partie sans de Bretagne. 

Safe sex ou no sex?

Et puis génie ! Je me rappelle que quand j’ai fait l’intervention en public dans le sud, j’ai eu un tote bag cadeau avec dedans une capote… Que j’ai eu l’idée de génie de glisser dans mon sac à main. Je fouille dans mon sac, et je sors l’unique capote, triomphante. Je le vois tirer la gueule. Ma capote est trop vieille, si ça fait deux mois qu’elle traîne dans mon sac comme ça. Elle risque dé péter. Il bosse au bloc, il peut pas se permettre… Bon. All right. On continue de se branler un peu, et puis on dort dans les bras l’un de l’autre, c’est doux. 

Le lendemain, ni une ni deux, je me démerde pour récupérer une ordonnance et je vais me faire tester. J’aurai les résultats avant qu’on se revoie. J’achète aussi en pharmacie une boîte de capotes de la marque qu’il m’a indiquée. Comme ça on fera ceinture bretelles. 

Le surlendemain, on a rendez-vous. Le labo a pris du retard, j’ai pas encore les résultats des tests. Il me donne rendez-vous à 22h, et quand j’arrive après une bonne heure de route, je veux juste me mettre au lit. Mais il insiste pour qu’on aille se balader en ville. Ok. Il se prend un kebab, passe la moitié du temps au téléphone avec des potes dans une langue que je ne comprends pas. J’ai l’impression d’être son taxi, je m’impatiente. Enfin, on rentre à sa piaule. Je me douche, je m’allonge nue sur le lit. Lui mange son kebab et me parle très longuement de l’histoire de son pays, assis à son petit bureau. Je trouve ça passionnant… mais il est tard et je m’endors. J’ai les yeux mi-clos quand il finit par me rejoindre. Il est quasi une heure du matin, il se lève à six. Deux corps nus qui se retrouvent pour la seconde fois dans un lit, c’est impossible de dormir comme ça. Je l’embrasse, il met ses mains partout sur moi, et puis Noooon ! En fait il faudrait dormir. Il se retourne, fait mine de roupiller, se reretourne, recommence à me peloter les fesses… Il me fait une danse du oui / non incessant. À un moment il me fait de son initiative un cunni (super), puis il se lance dans une irrumation un peu fougueuse. Je lui propose de mettre une capote, et là, il stoppe tout. Pour la pénétration, il veut des tests, même si on met une capote. Je pige pas, on vient de faire du sexe oral sans protection. Je lâche l’affaire. On s’endort. 

Le lendemain midi je reçois les résultats du test. Je les lui envoie. Je lui propose qu’on se voie le soir même ou le lendemain. Après, je repars en Bretagne. 

Appels, SMS, zéro réponse.

Sur le trajet du retour, je pleure. J’aime bien ce petit con. Il est drôle, chaleureux. Je pige rien. 

Le mec reprend notre conversation SMS comme une fleur le matin qui suit mon arrivée en Bretagne. Il s’était endormi, désolé.

Apprendre à tendre l’oreille 

Et puis soudain, au détour d’une conversation avec un ami, je comprends. Cet homme est croyant. Dans son pays, il vivait encore chez ses parents, « on y reste jusqu’au mariage, c’est comme ça ». Cet ami vient du même pays que lui et me dit qu’il a des potes de trente ans qui sont vierges, qui se gardent pour leur femme. 

Je me rappelle que pendant nos longues conversations au téléphone, de plus d’une heure,  cet homme me posait des questions intrusives et précises : « Quand as-tu fait l’amour pour la dernière fois ? » « Tu as eu combien de mecs ? » Ça me faisait marrer de lui répondre, j’ai toujours aimé parler de ma vie sexuelle. Je lui retournais évidemment les questions, mais il bottait toujours en touche. « Je sais pas trop parler de ces choses là » ; « Ohlala t’es en train de tomber amoureuse ou quoi ? ». Un soir, il m’a dit : « j’ai jamais été avec une femme ». J’ai rigolé. Il arrêtait pas de faire des blagues. Je me rappelle nettement avoir répondu : «  ça me dérangerait pas de coucher avec toi si t’as jamais été avec une femme. Mais ça me gênerait de coucher avec toi si tu me mens. Je suis pas mythophile. » Il avait ricané et on avait parlé d’autre chose. Une anguille enduite de lubrifiant, ce mec. 

Et moi, un bulldozer. Un bulldozer incapable d’entendre même ce qu’on me dit explicitement. Enfermée dans mes envies, mes hormones en folie.

Cet homme est jeune, racisé. J’avais projeté des trucs sur lui, sans écouter assez ce qu’il me racontait. Son côté petit con, c’était pas la version Don Juan. C’était la version « je suis un gamin qui vient de partir de chez ses parents ». 

J’ai pas su décrypter la situation, même quand il m’en a parlé. 

C’est difficile d’écouter vraiment les gens, quand ils lâchent enfin un petit morceau de sincérité, qu’ils laissent tomber un bout de masque. 

C’est très difficile de ne pas exercer de pression sur quelqu’un quand on ignore presque tout de sa vie. Quand on n’a pas d’élément de contexte sur cette personne. Un jeune homme qui arrive tout juste dans un autre pays, en direct de chez ses parents, qui a si peu d’expérience… Comment il fait pour communiquer de façon si délicate avec une femme plus âgée ? La prochaine fois, j’essaierai de mieux écouter.

* Voir J181

Journal de grève J195

Du consentement : le vibro-gate

Avec ce chaud-froid d’homme rencontré en juillet, les choses se finissent en eau de boudin. 

Pendant nos vacances ensemble, je m’agace de le voir se réveiller avec son téléphone et s’endormir avec, alors que je suis nue dans son lit, et qu’il me connaît encore si peu. Mais c’est surtout son éloignement physique qui m’anxie. Je sais bien, en théorie, qu’il ne faut pas le prendre pour soi. Que la libido c’est fluctuant, que ça peut être très détaché du rapport que l’on a à l’autre. Mais là, cette interruption des rapports physiques quinze jours seulement après notre rencontre, c’est dur. Et surtout, ce n’est pas qu’un éloignement sexuel, mais aussi un éloignement sensuel : plus de baisers, plus d’empoignades de fesses, plus de main autour de la taille… À ce moment-là, je sors péniblement d’un épisode dépressif, je me remets cahin-caha d’une relation on/off de trois mois qui a été qualifiée de « semblant de chose » par le mec que je fréquentais… Dans ce contexte-là, je ne parviens pas à ne pas prendre pour moi l’éloignement physique de cet amant. 

Alors, j’essaie de générer une conversation avec lui. Puis une autre. Mais apparemment, je suis maladroite. Abrupte. J’explique que je vis mal l’absence de contact physique. Lui reçoit mon ressenti comme un reproche. Le résultat de ces conversations finit néanmoins par être productif. On décide de partir de cette maison, et de rentrer chez moi.

Le lendemain, je conduis toute l’après-midi et toute la nuit pour nous ramener en Bretagne. J’ai hyper envie qu’on ait un moment ensemble, dans un lit, avant qu’on ne se voie plus pendant 10 ou 15 jours. Ça me tient. Ça, et de la techno à tue-tête pendant qu’on bouffe des kilomètres. On arrive au petit matin. Je gambade dans le jardin, je suis ravie de retrouver mon chez moi, il fait beau, mes poules, mon chat vont bien. Le soir venu, on dîne au coin du feu, sous les arbres. La nuit tombe, après quelques marshmallows grillés on va se coucher. 

On se met au lit. Il lit un article sur son téléphone. Et il s’endort. 

J’essaie de le réveiller en l’embrassant, au sens premier du terme, en le prenant dans mes bras ; je passe ma main sur son visage, je dépose des baisers dans son cou, sur sa poitrine. Il ne réagit pas beaucoup. J’arrête. Je sens l’anxiété monter. Je prends un anxiolytique. J’attends que ça agisse. Je suis en plein exercice de cohérence cardiaque quand je l’entends ronfler légèrement, sereinement, sur le dos. Ça m’achève. Je me tourne, retourne, oui, parce que l’angoisse monte, que je respire mal, mais aussi, soyons cash, un peu dans l’espoir puéril de le réveiller… Ça ne marche pas. Je reste assise un moment dans le noir, puis j’ouvre le tiroir de ma table de nuit, je prends un vibro et je me lève. 

Je vais me branler dans le jardin !

Au moment où je sors de la chambre, mon vibro à la main, il se réveille et me demande, visiblement saoulé : « – Mais qu’est-ce qu’il se passe ? » Moi, je suis plantée à poil au milieu de la chambre, avec mon vibro à la main, et je lâche : « – Je sais pas quoi te dire ! J’en peux plus ! Je vais me branler dans le jardin ! » Il me regarde tout froncé plissé contrarié en se frottant le front : « – Hein ?? ». Je répète : « – Je sais pas quoi te dire de plus ! Je suis trempée ! Je vais me branler dans le jardin ! »

Je descends dans le salon. Je ne me branle pas, le cœur n’y est pas. J’attends un peu. J’ai de nouveau l’espoir puéril qu’il va me rejoindre pour qu’on parle. Non. Je respire, je remonte, je me colle contre lui. Zéro réaction. Froid intersidéral. Le lexo finit par faire son effet, je m’endors. 

Je me réveille en le sentant quitter le lit. Il sort de la chambre sans m’adresser un regard. Le reste de la matinée, je l’entends aller et venir dans la chambre adjacente, la salle de bain, le salon, faire sa vie. Je me lève, il fait en sorte de ne pas me croiser. Je suis chez moi et je ne sais pas où me mettre. J’attends de nouveau qu’il vienne me parler. Ça n’a pas lieu. Je dois l’emmener à la gare prendre son train. Vingt minutes avant, je vais le trouver, il lit sur la terrasse. Je lui ai demande si il veut qu’on parle. Et là…

Je m’en prends, mais PLEIN LA GUEULE. Il attaque avec ce mot dégueulasse, qui sent les tréfonds de Twitter : je suis « problématique ». Ce qu’il s’est passé hier soir, « pour une meuf qui réfléchit au consentement, c’est quand même un comble ». Je suis allée jusqu’à « essayer de le retourner dans le lit » (quand je l’ai embrassé). Mon comportement exerce une pression, si j’avais « été un homme » et lui « une femme », mes actes auraient été « impardonnables ». 

Le « problématique » m’a foutu un coup de poing dans le bide. J’encaisse, j’ai à cœur de bien réagir, j’essaie de comprendre. Je commence par le plus lourd, le fait que j’ai « essayé de le retourner dans le lit ».  On a déjà rigolé plusieurs fois du fait que je le manipule un peu comme une marionnette pendant le sexe, à poser sa main sur des endroits de mon corps, à bouger son torse pour trouver un angle. C’était un sujet de plaisanterie et certainement pas un turn off. Mais tout peut changer si vite. Je lui demande de but en blanc si il s’est senti physiquement agressé, hier soir. Non. Ouf. Mais il trouve que dire « j’en peux plus » comme je l’ai fait, c’est une forme de reproche violent, pressurisant. 

J’entends. 

Je m’excuse. 

Je pleure. 

De la violence

Il continue dans le champ lexical du « problématique », du « consentement », de la « violence », ça sort ça sort ça sort, c’est plein de colère, ça s’arrête plus, et mon écoute semble alimenter ce flux de rancœur plutôt que de l’apaiser. Alors au bout d’un moment, je lui demande de ne plus trop m’accabler si c’est ok, parce que je sens que je ne peux plus gérer, les termes qu’il emploie me refoutent en plein dans les accusations de R. En plus il connaît le dossier R., la première fois qu’on s’est parlé au téléphone, il a vraiment insisté pour que que j’aborde le sujet. 

De toute façon, c’est l’heure que je le raccompagne à la gare. Je conduis les yeux pleins de larmes et la morve au nez. On se quitte là-dessus. Je lui écris un long message d’excuses.

Je me sens vraiment, vraiment merdique. 

Je reste au lit un jour et demi, les yeux fermés. Je suis KO. 

J’ai pas vraiment de morale à cette histoire. Si ce n’est que ça se déclenche vite, la violence, dans les relations hommes femmes. Dans les deux sens. J’ai l’impression qu’on s’est tous les deux violentés.

Je suis profondément désolée que mon anxiété se soit extériorisée de façon blessante. Je suis désolée aussi que sa façon de me parler de son ressenti ait appuyé pile sur le trauma lié à R, ça a dû souffler mes capacités d’écoute et d’empathie. 

Je réalise qu’on a beau être vigilant.e, se promettre de ne pas faire de mal, tenter d’être toujours bienveillan.e… faire violence à quelqu’un arrive toujours au pire moment. Ce pire moment, c’est quand on se sent soi même acculé.e, menacé.e, fragile. On contre-attaque, et on pense être dans son bon droit. Je me sens rejetée, donc je pense avoir le droit de brandir mon vibro et ma sexualité frustrée en pleine nuit. Il se sent humilié, il a l’impression que je lui ai mis un coup de genou symbolique dans les couilles. Donc il pense avoir le droit de me renvoyer un coup de genou symbolique dans le ventre, pile là où j’ai encore mal. 

Qu’importe la justification qu’on apporte à sa propre violence. Ça ne change rien à l’affaire, on a été violent.e. 

L’absence d’intentionnalité derrière cette violence, ou l’émotion intense qui l’a déclenchée, ne changent rien au fait que : la violence reste de la violence. 

On a été violent.e, il faut en prendre note. Et assumer. 

Je regrette la violence psychologique dans laquelle s’est achevée cette relation. 

Journal de grève J194

De la récompense aléatoire et variable comme forme de torture romantique

Je lis Judith Duportail et cette citation me frappe : « Un des mécanismes psychologiques les plus puissants de l’addiction est celui de la récompense aléatoire et variable. » Judith parle ici des applis de rencontre. « Tout tient dans le fait de ne pas savoir si cette fois-ci vous allez recevoir une récompense et de quelle nature. Un message ? Un match ? Et un match de qui ? » Ce mécanisme de récompense aléatoire et variable me fait pour ma part moins penser aux applis de rencontre, qu’au comportement des hommes avec qui j’entame des relations sexo-affectives. 

Dépression et séduction

Je pense tout particulièrement à une relation que j’ai amorcée en juillet. Il s’agit d’un homme, à peu près mon âge, qui me contacte au téléphone pour un motif professionnel — on prépare ensemble une intervention en public. Au bout du fil, on se parle 20 minutes de cette conférence. Rien à signaler, si ce n’est son insistance pour me faire parler du harcèlement que j’ai vécu de la part du performer R en 2018/2019. Je résiste une fois, deux fois à ses tentatives de me tirer les vers du nez, et puis j’en parle vite fait. Ce n’est pas très grave, je comprends la curiosité, le besoin d’entendre de ma bouche certains éléments de cette histoire. 

Après 20 minutes de blabla pro, on bifurque totalement sur des sujets de conversation perso. Je suis vraiment très mal à ce moment-là de l’été. On est en juillet 2021, j’ai arrêté trois mois plus tôt les antidépresseurs commencés en juillet 2020 lors de mon burn out. J’avais commencé un traitement à cause de son anxiété, très forte. Là, plusieurs semaines après mon sevrage, je suis au beau milieu d’un épisode dépressif que je juge sans précédent. Apparemment, je me suis sevrée trop tôt, trop vite. Pour remonter la pente rapidement et être opé pour ma rentrée en école infirmière fin août, je décide de reprendre des antidépresseurs. Du Prozac, cette fois. Pas de bol, je vis particulièrement mal le début du traitement. C’est pire que tout, les matins sont difficiles, je me réveille dans un état de mal-être physique et psychologique sans précédent, c’est bien flippant. 

En plus de ça, le jour de ce coup de fil, j’ai mes règles. Quand je décroche le téléphone, il est midi, je suis au lit en culotte menstruelle, et c’est vraiment pas la fête dans ma tête. Alors quand ce mec que j’ai au téléphone me dit que c’est vraiment, vraiment difficile pour lui depuis le premier confinement… ça ouvre les vannes. Je lui dis que je suis tellement pas bien à cet instant T, que je me pose la question de ma capacité à faire cette intervention en public. 

On se parle longuement. On se livre, on rigole, c’est un beau moment. J’arpente ma chambre en culotte de règles, ce qu’on se dit me passionne, j’ai l’impression qu’on se capte, qu’on se comprend. Cet homme me confie qu’il est dépendant affectif. C’est la première fois que j’entends quelqu’un se qualifier comme ça, je trouve ça beau et courageux. Il me dit aussi trouver les relations hommes femmes violentes. J’ai l’impression de parler à quelqu’un qui aurait traversé ce que j’ai vécu, mais puissance 10. Je ressens de l’intérêt, de la tendresse. Et puis il me fait marrer, un peu en mode Woody Allen. Je suis séduite. 

C’est un beau roman, c’est une belle histoire

La date de la fameuse intervention en public approche, et j’ai bien failli annuler quinze fois tant je suis mal. J’ai perdu cinq kilos. Mais je suis venue, et je dois dire que l’idée de le rencontrer m’a aidée, portée. Quand on se retrouve face à face pour de vrai, en chair et en peau claire sous le soleil du midi, je le drague. Du mieux que je peux, vu l’état piteux dans lequel je suis. Mais y a des trucs qui ne se perdent pas trop. Un soir, de verre en verre, je monte avec lui dans sa chambre d’hôtel, je prends une douche, je me mets en serviette blanche cheveux mouillés sur son lit. Il finit par comprendre pourquoi je suis là. Et c’est joli. Le matin, je me réveille le visage enfoui dans sa poitrine, moi qui suis incapable de partager mon sommeil avec quelqu’un que je ne connais pas. Il me dit qu’on « s’entend bien », que ça fait un bail ne lui est pas arrivé. 

Je veux que cette histoire se passe bien pour lui, que ce qu’il se passe entre nous lui fasse du bien. En tout cas, pas de mal. Je sais que je peux être brusque, cette histoire d’intensité poussée au max, là*. Je ne veux pas le brusquer, je lui demande tout le temps si ça va. Au début, ça va. Ça va super, même. On baise bien, on dort très bien ensemble, et il est hyper présent par SMS. Enjôleur, cajoleur. Il est un peu plus petit que moi — ce qui dans mes relations avec les hommes peut me faire sentir grand machin pas sexy — mais il a une façon de se tenir, de ME tenir, qui me fait fondre. Sa main sur l’os de ma hanche fout le feu à tout mon corps, sa main autour de ma taille quand on se promène me rend guimauve. 

Femme de compagnie

Dix jours passent, et d’un coup, il est beaucoup moins présent. Il met 12h voire 24h à répondre à un texto. Ce chaud froid que je ne comprends pas déclenche en moi un début d’anxiété. J’en parle à d’autres personnes qu’à lui, je ne veux pas l’emmerder avec mes névroses, je respire un grand coup et je gère comme ça. 

On part en vacances tous les deux. Il fait chaud, il y a une piscine, des cigales, on va passer une semaine ensemble. On baise le premier soir. Et puis plus du tout. Plus rien de sexualisé, plus de baisers profonds, de respirations qui se mêlent, plus de main sur les seins, sur la hanche. Si je mets mes mains autour de son visage, que j’approche ma bouche de la sienne, il détourne la tête, il m’énonce sa to do list du jour.  « Il faut que je fasse… » ça, ça, ça. 

Le seul truc qu’il me reste : à l’heure de la sieste, il me caresse l’omoplate au soleil, je m’endors, c’est doux. J’ai l’impression d’être un grand chien, une femme de compagnie à qui on fait des papouilles en lisant des articles du Monde — jusqu’à ce que je me rende compte qu’il fait plus de câlins au cane corso de la voisine. 

Le soir, au lit, quand je le vois couché dans le noir, les yeux rivés sur la lumière bleue de son téléphone, j’essaie d’en parler avec lui, de cette aridité. De lui demander ce qu’il se passe. Mais selon lui, il ne se passe rien. Il me renvoie à moi-même. Mes inquiétudes sont des « prophéties auto-réalisatrices ».  En énonçant un problème, je crée le problème. En énonçant un problème, je lui fais violence. 

On a eu de nouveau de chouettes moments. Puis de nouveau du froid. Du chaud. Du froid.

Les chaud-froids de cet homme, je ne pense pas qu’ils soient le moins du monde conscients ou manipulateurs. Je pense qu’il se débattait comme il pouvait avec lui-même. Je n’en sais rien, en fait. Ce que je sais, c’est que ces chauds froids ont fonctionné sur moi à la façon du mécanisme de la récompense aléatoire et variable que décrit Judith Duportail. À force de ne pas comprendre ce que j’allais recevoir de la part de cet homme lorsque je proposais ma tendresse, mon attention, mon désir, j’ai déclenché de l’anxiété, de la dépendance. Il y a eu un moment où la journée, je regardais toutes les deux minutes mon téléphone pour voir s’il m’avait répondu. La nuit, je me réveillais en mode tachycardie pour vérifier s’il m’avait donné des nouvelles.

Cette addiction sexo-affective a pris d’autant plus facilement, que ma garde était baissée. 

Je ne pensais pas que quelqu’un qui avait vécu et identifié sa dépendance affective pourrait avoir lui-même des comportements déclencheurs d’anxiété affective. 

Quelle connerie de ma part ! 

Quand on connaît un schéma par cœur, on a toutes les peines du monde à ne pas le rejouer, encore et encore. Lui, comme moi.

* Voir le J193

Journal de grève J193

Mon ami de lycée Mehdi m’a dit au détour d’un café : 

« Les amant.e.s c’est comme les protons et les électrons. Ils s’appairent par intensité. »

J’ai trouvé ça drôlement pertinent, cette histoire d’intensité. L’amour, c’est aussi de la chimie, après tout.